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Benoît Delorme

Montréal en gigapixels

De la prise de vue à l’image interactive.

Dans cet article

Une référence restée en tête

J'ai découvert le gigapixel dans une expérience web réalisée pour Ubisoft autour d’Assassin’s Creed Unity. Dans mon souvenir, on regarde Paris depuis les hauteurs de Notre-Dame. La scène représente la Révolution française, et elle est immense. On peut zoomer dans la foule, observer les personnages et trouver des éléments narratifs cachés dans l’image.

Assassin’s Creed Unity : Arno sur les toits de Paris

Je garde l’idée dans un coin de ma tête, sans trop y penser. Dix ans plus tard, un jour d’été, elle revient : est-ce que je peux faire ça avec mon appareil ? Je regarde rapidement sur internet comment faire : il faut prendre beaucoup de photos en étant zoomé, ensuite assembler le tout puis séparer ça en couches, un peu comme Google Maps.

Le setup

J’emporte un Nikon D3200 acheté une dizaine d’années plus tôt, un objectif NIKKOR réglé à 300 mm et un trépied à 30 $. C’est ce que j’ai sous la main. Sans tête panoramique motorisée, je vais devoir déplacer l’appareil moi-même entre chaque photo.

Le téléobjectif me permet d’isoler une petite portion de la ville et d’en photographier les détails. Avec le trépied, je garde l’appareil stable tout en parcourant la vue ligne par ligne.

La capture

Le principe du gigapixel, c’est d’assembler ces petites portions de scène photographiées au téléobjectif. Je couvre donc la vue par lignes, en gardant environ 30 % de chevauchement entre les images pour pouvoir les raccorder. L’exposition, la balance des blancs, la mise au point et la focale restent fixes pendant toute la série. J’enregistre les photos en RAW.

Grille de capture et chevauchement entre deux photos de Montréal

À 300 mm, le moindre mouvement se voit. Chaque fois que je déplace l’appareil, j’attends que le trépied se stabilise avant de déclencher. Ces pauses de quelques secondes s’accumulent au fil de la grille. La capture prend environ trois heures et demie.

Pendant ce temps, la lumière change, les ombres se déplacent et certains éléments de la scène bougent. Je dois aussi garder assez de chevauchement entre deux photos voisines et entre les lignes. C’est ce qui évite de laisser des trous dans l’image finale.

Une tête panoramique motorisée facilite les déplacements et rend la capture plus régulière. Avec mon trépied à 30 $, je peux déjà tester le principe. Il faut simplement y mettre plus de patience et d’attention.

L’assemblage

Une fois la capture terminée, je passe dans un logiciel d’assemblage pour aligner et fusionner les photos. Les portions qui se chevauchent donnent les points communs nécessaires pour les raccorder. Il reste à vérifier l’ensemble, à corriger les raccords qui en ont besoin, puis à recadrer l’image.

Assemblage des photos de Montréal dans le logiciel

Je surveille surtout la netteté et les différences de lumière. Les éléments qui ont bougé demandent aussi de l’attention : ils peuvent se retrouver à plusieurs endroits ou être coupés au niveau d’un raccord.

Avec le chevauchement et le recadrage, on conserve moins de pixels que la somme de toutes les photos de départ. Il en reste tout de même plusieurs milliards. Mon fichier de travail pèse environ 4,5 Go au format PSB, le format de Photoshop prévu pour les très grands documents.

De l’image au navigateur

Pour mettre l’image sur le web, j’utilise libvips[1]. Sa commande dzsave génère une pyramide de résolutions au format Deep Zoom.

On obtient plusieurs versions de l’image, à différents niveaux de définition, chacune découpée en tuiles. Le navigateur charge uniquement celles qui correspondent à la zone regardée et au niveau de zoom. On peut donc explorer l’image sans avoir à télécharger le fichier complet.

Pyramide de résolutions et chargement des tuiles selon la zone regardée

Pour l’affichage, j’utilise OpenSeadragon[2]. Il gère les déplacements, le zoom et le chargement progressif des détails.

Ces deux outils open source me donnent la base technique. Je peux ensuite travailler sur les interactions et les contenus à associer à l’image.

Le zoom comme outil narratif

Ce qui m’intéresse surtout dans ce format, c’est de faire apparaître du contenu en fonction du zoom.

On peut lier des textes, des sons, des vidéos ou des animations à une zone de l’image et les révéler à une échelle précise. Un personnage dans la foule, une scène derrière une fenêtre, un indice dans un reflet : chacun peut devenir le point de départ d’une interaction.

Le visiteur choisit où poser son regard et dans quel ordre découvrir les contenus. On peut lui donner des repères pour guider son parcours, construire une recherche d’indices ou lui laisser toute liberté d’explorer.

Pour une marque, cela peut être une façon de présenter une destination, de raconter un événement ou de mettre en scène une collection. En composant l’image pour l’occasion, on peut aussi réunir plusieurs histoires dans le même espace.

L’intérêt de l’expérience se joue aussi dans ces détails. Il faut penser à ce qui attire le regard, à ce qu’on découvre en se rapprochant et à ce qui donne envie de chercher ailleurs, tout en gardant la vue d’ensemble en tête.

Ce que j’en retiens

Je suis vraiment content du résultat, surtout avec ce matériel. En faisant les déplacements à la main, je comprends mieux ce qui demande de l’attention pendant la capture. Je vois aussi ce qu’une tête motorisée m’apporterait : des mouvements réguliers et moins de temps entre les photos.

Pour la prochaine prise de vue, c’est surtout le trépied que je change.

Références

  1. [1]
    Building image pyramids
    ↩
  2. [2]
    OpenSeadragon
    ↩